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Le premier marathon, pour certains ça se passe bien, pour d'autres moins…

Ne pouvant plus, pour diverses raisons perso, pratiquer le cyclisme, j'ai dû, en 2002, me trouver un autre sport. Mais lequel ? Le foot ? Pas assez bon et trop mal fréquenté. Le tennis ? Pas assez bon et compliqué niveau compet' et logistique. Le badminton ? Pas de club dans ma ville. Le reste ? Bof. Petit à petit s'est installée l'idée de la course à pied. D'abord parce que c'est un sport proche du cyclisme, qui fait appel aux même qualités. Ensuite parce que mon père était marathonien et que ses "épopées" pédestres font partie de mes souvenirs d'enfance. Ensuite parce que c'est pratique, pas cher, et très libre.

J'ai donc, à l'été 2002, enfilé de vieilles Nike et je suis, pour la première fois depuis l'adolescence, allé courir. Je ne savais pas trop à quelle vitesse m'élancer, pour combien de temps. Je ne savais même pas si j'arriverai à courir 10 minutes sans m'arrêter… Tout ça est venu petit à petit, naturellement.

Très vite s'est imposée l'idée de faire une épreuve, pour me donner un but (et commencer une collection de médailles !). Je me rappelais de l'existence de Paris-Versailles que mon père avait faite 10 ou 15 ans auparavant… après cette course, l'envie s'était installée : une autre, et encore une autre ! Et déjà dans la tête l'idée de m'attaquer un jour à l'Everest : le Marathon.

Mais cet Everest m'intimidait. J'ai toujours su, instinctivement, que si la course à pied est un sport, le marathon en est un autre. C'est seulement au bout d'un an, à l'été 2003, que j'ai pris la décision de me lancer. Ce serait le Marathon de Paris 2004. Le 4 avril, soit le 04/04/04. 8 mois pour se préparer, ça doit pouvoir le faire.

Mais quel temps viser ? Au pif, dans les 3h 30. Préparation spécifique ? Fractionné et sorties longues ? Je connais ça moyennement. J'ai surtout des réflexes de cycliste. Notamment un : se muscler les cuisses, sans vraiment savoir si c'est adapté au marathon. Donc je m'envoie, en plus de mes entrainements des séries de muscu en salle. FBI.

Jusqu'à 15 jours avant le marathon, tout se passe bien. Les entrainements, les courses intermédiaires. Et puis un jour je ressens une douleur au genou droit. Tiens donc… et lors de la sortie suivante, là ça rigole plus du tout : j'ai vraiment mal, au point de devoir arrêter de courir. Si près du Marathon : panique => médecin. Diagnostique : inflammation d'un cartilage, le condyle interne. Probablement dû à la muscu des cuisses : j'ai dû trop forcer sur l'articulation. Solution : repos et mésothérapie (rétrospectivement j'aurais préféré une bonne cure d'anti-inflammatoires normale, mais bon). Dois-je donc renoncer à mon but ? A mon plus grand défi ? Que faire ?

J'ai pris cette décision insensée, idiote, folle : y aller quand même. Dès avant la course, je calculais déjà les allures de marche pour finir dans les délais. Coûte que coûte, j'ai pris la décision que je ne m'étais pas préparé pendant 8 mois pour rien, et que je finirais ce marathon quoiqu'il arrive, même en 5h 30 (temps annoncé comme le temps limite avant disqualification).

Le jour venu, je suis la ligne de départ du Marathon de Paris, à la fois exalté par l'émotion et pétrifié/consterné à l'idée d'un abandon probable. Je me rappelle du speaker demandant à tous ceux qui couraient le 1er marathon de lever la main. On n'a jamais l'occasion de faire un 2e premier marathon. Le mien promettait d'être particulier et sans doute pénible.  

Je m'élance relativement lentement et je vois ce que ça donne. 500m… 1 km : pas mal au genou. Alors je continue en me disant que chaque kilomètre parcouru sans douleur, c'est toujours ça de gagné sur une galère prévisible. Vers Vincennes, au 9e km, je ressens une gêne au condyle. Plus que 33 bornes !! Très vite la gêne devient une douleur puis une douleur insupportable. Quand on a à peine dépassé le quart de l'épreuve, la question de continuer (ou non) se pose vite, mais en fait l'idée d'arrêter, je ne l'ai jamais envisagée sérieusement. J'ai constaté assez vite que la solution consistant à courir 500m, marcher une centaine de mètre, re-courir 500m et ainsi de suite était suffisante pour calmer le genou de manière à refaire les 500 prochains autres mètres. Après tout, ça représente "seulement" 66 fois 500m !

C'est ce genre de calcul mental à la con qui permet de tenir. Compter les km en sens inverse pour se donner la sensation qu'on progresse. Plus que 30, plus que 25, plus que 15… La grosse angoisse, par contre, c'est d'être hors délai. Je n'en savais pas, alors, que ces délais étaient plus indicatifs qu'autre chose. Des vigiles ne vont pas t'empêcher de continuer à courir, c'est juste qu'au bout d'un moment ils rétablissent la circulation que et que peux/dois continuer sur le trottoir.

Quand on avance comme une tortue boiteuse, on est en queue de peloton, avec tous les mal préparés, les malades, les blessés et tous ceux qui n'auraient jamais dû s'inscrire (il y a pas mal d'abandons quand même sur cette course). C'est un peu la Retraite de Russie. Les foulées sont bancales, les gens marchent, s'arrêtent, râlent, ont mal. Une vraie aventure humaine au milieu d'autres aventures humaines.

J'écris ces lignes plus de 12 ans après, je ne peux pas vraiment donner d'autres détails sur la course et sur ma course. Je crois que le temps était nuageux mais pas froid. Bon an, mal an, courant/marchant, j'ai avancé. Mes parents étaient venus m'attendre sur le bord de la route vers le 28e kilomètre. C'était compliqué de leur expliquer ce qui m'arrivait. Je me sentais minable et courageux en même temps.

Je n'ai aucun souvenir du Bois de Boulogne, mais j'ai fini par le traverser et par voir la ligne d'arrivée au loin. Je ne me rappelle plus de mes sensations en la franchissant. Je crois simplement que la fierté de s'être accroché jusqu'au bout de cette odyssée irraisonnable n'était pas très grande. J'étais surtout déçu d'avoir fait un temps de plus d'une heure et quart de plus que prévu, et soulagé que le calvaire s'arrête. J'ai cependant dû regarder ma première médaille avec une petite lueur dans les yeux. Même piteusement, même dans la douleur, moi aussi j'étais marathonien désormais, et bien résolu à le redevenir pleinement (c'est à dire avec un bon temps) en 2005.